La Dame de la haute tour, Anne McCaffrey

Publié le par Lael

pp5469.jpg La Dame de la haute tour est un recueil de nouvelles d'Anne McCaffrey, grande dame de la SF que l'on connaît surtout pour ses dragons de Pern. Il fait parti de la collection "le grand temple de la science fiction" paru en 1993 chez nous ( 1977 pour nos amis anglophone).

Comme tout recueil l'ensemble est inégal et m'a laissé souvent perplexe, mais j'ai été bien contente de pouvoir renouer ainsi avec la grande dame (surtout après le semi-echec de ma relecture du Vol du Dragon. J'y reviendrais).

Si l'introduction d'Elisabeth Vonarburg m'a tout d'abord déroutée - je pense qu'il vaut mieux la lire après, surtout qu'elle spoile pas mal certaines nouvelles ! - elle donne de sérieuses pistes d'analyses (une fois passée le décryptage de son langage complexe) et m'a permis de dépasser ma perplexité pour pleinement adorer !

 

La place de la femme dans un monde d'homme

 

Comme nous en discutions chez Cachou, si AMC donne à la question de la féminité une place importante dans ses écrits, et particulièrement dans ce recueil, on peut lui reprocher de rester peu engagée.

Pour AMC, il y a égalité des sexes dans le sens où la femme peut revendiquer le droit de faire ce qui lui plait, fut-il un "métier d'homme" ; mais il y a complémentarité des sexes avant tout. Le vaisseau qui chantait en est l'exemple le plus parlant, avec une vaisseau-cyborg femme et un pilote homme, le tout dans un mélanges du dualité qui donne de l'ambivalence à chacun (aucun des deux sexe ne domine entièrement l'autre).

Dans la majorité de ses textes, la femme se cherche dans son rôle de mère et d'épouse avant, ou en même temps, de vouloir s'épanouir en tant que personne à part entière. Elle aura un rôle, social et familial, faisant d'elle le "liant" entre les gens : la rébellion lui sera éphémère. La femme - et à travers elle l'amour et la compréhension - est là pour amener les choses à changer en douceur. Pas de brusquerie et de révolution, non, mais des compromis. Au point où la femme fait passer son intérêt personnel après celui de la communauté/de la famille... Mais l'homme-dieu est descendu de son podium avec le sourire, et il apparaît souvent comme un arriéré dont il faut attendre avec compassion qu'il grandisse un peu. (Désolé messieurs). Cela est particulièrement visible dans la nouvelle la fille de sa mère.

Bref, c'est parce qu'AMC a choisi la voie du compromis qu'on la taxe volontiers de "manque d'audace" (moi la première). Il faut reconnaître, comme le dit Elisabeth Vonarburg dans la préface, qu'AMC avait comme propre vécu de référence une époque encore peu éveillée à cette question, qu'elle était l'une des premières femme écrivaine de SF, et qu'elle a glissé en arrière plan bien des pirouettes ironiques pour ceux qui daignent bien les chercher (cf ci dessous les épines de barevi).

 

Les nouvelles

 

Je me suis aperçue, bien à regret, que sur les quinze nouvelles du recueil original, seul huit on été traduites (et une ajoutée) !!

  1. La Dame de la haute tour / Lady in the tower (1959)
  2. / A Meeting of Minds (1969), non traduit dans le recueil français. A servi de base à l'élaboration du roman Damia.
  3. La fille de sa mère / Daughter (1971)
  4. / Dull Drums (1973), non traduit dans le recueil français.
  5. L'enfant des fées /Changeling(1977)
  6. Le temps qu'il fait sur Welladay /Weather on Welladay(1969)
  7. Les épines de Barevi / The Thorns of Barevi (1970)
  8. / Horse from a Different Sea (1977), non traduit dans le recueil français.
  9. / The Great Canine Chorus (1970) aka. The Great Chorus, non traduit dans le recueil français.
  10. / Finder's Keeper (1973), non traduit dans le recueil français.
  11. L'amour suprème / The greatest love (1976) - absent du recueil original Get Off the Unicorn
  12. Le bon père Noël / A proper Santa Claus (1973)
  13. Pomme pourrie / Apple (1969)
  14. Le plus petit des dragonniers / The smallest dragonboy (1973)
  15. / Honeymoon (1977), non traduit dans le recueil français. Fait suite et conclut le roman Le vaisseau qui chantait / The ship who sang.

C'est malheureux quand même ! Mais l'amour suprême valait le coup.

Bien passons aux nouvelles. Je risque de spoiler légèrement car j'analyse, mais je ne dis rien de vital promis !

 

La Dame de la haute tour  

 

J'ai été ravie de renouer avec le caractère flamboyant de la Rowane (qui aura son propre roman dans le cycle des Doués). J'ai aimé retrouver l'ambiance de la saga, les pouvoirs psy, les Tours servant de Poste intergalactique... mais j'ai trouvé la nouvelle bâclée et frustrante. Comprenez, en une vingtaines de pages elle résume l'une des intrigue principale des Doués ! Alors certes c'est normal car la nouvelle a été écrite bien avant (et est sans doute un point de depart), mais je dis attention ! Pour les novices, vous risquez de vous spoiler... Si vous avez déjà lu les Doués par contre, cela vous rappellera de bons souvenirs !

 

La fille de sa mère

 

Comme je le disais plus haut,cette nouvelle pose la question de la place de la femme dans la famille, et par extension dans la société (c'est presque la même chose ici). Si je n'ai pas spécialement aimé la fin, ni la façon dont avance l'histoire qui m'a fait complètement décroché, elle est quand même intéressante par l'enjeu. Cela va plus loin que la position de la femme : sur une terre agricole où les études se font par ordinateur, l'héroïne est un petit génie qui n'est pas reconnue par son père, et son frère veut faire un métier qui est contre la tradition familiale... Il y a à la fois la question de la revendication du droit aux études supérieures pour les femmes, le droit de choisir son métier quelque soit son sexe, et à terme la réflexion sur l'autorité familiale. Jusqu'à quel point un enfant peut-il être indépendant dans ses choix de vies ?

 

L'enfant des fées

 

Un texte étrange que celui-là, il va être difficile à commenter... C'est l'histoire d'un couple à trois, entre deux homosexuels et une hétéro qui trouve son plaisir avec l'un tout en désirant l'autre... L'héroïne nous raconte tout cela alors qu'elle s'apprête à mettre au monde un enfant... Oui, quand je vous dit que c'est compliqué ! L'ambiance est citadine et froide, assez malsaine, l'histoire est complexe et clinique, mais j'ai été très impressionnée par la scène de l'accouchement.

 

Le temps qu'il fait sur Welladay 

 

Voilà une nouvelle dont j'ai adoré l'univers : une planète-océan secouée d'ouragans, des "éleveurs" qui vont "traire" les baleines (si si !)... L'histoire est de la SF classique, efficace, mais malheureusement compliquée à suivre à cause d'un perpétuel changement de points de vues (ça donne le mal de mer !). Le final s'embrouille aussi un peu trop. Mais j'ai aimé c'est sûr ^^ (cette fois je crois qu'on a affaire à du divertissement pur, si ce n'est la légère réflexion sous-jacente sur l'épuisement des richesses naturelles dont nous sommes désespérément dépendants).

 

Les épines de Barevi

 

Une esclave, échappée sur une planète hostile... et un Mâle avec un grand M. ça fait un peu couverture pulp, et ça l'est : c'est une nouvelle qui a fait scandale pour sa scène de "viol consentie" (mais calmez vos ardeurs, y'a aucune vrai description hein, c'est AMC quand même). Grâce à la préface de Vonarburg, j'ai pu voir en effet les malins coups de pinceaux à l'arrière du tableau : alors oui l'homme ici est l'apothéose du mâle conquérant, mais c'est la femme, l'héroïne, qui le sauve, et astucieusement par dessus le marché !

En creusant légèrement, on peut aller jusqu'à constater que l'homme paraît bien peu intelligent : il est résumé à son physique de géant, il met du temps à réagir, puis son peu de paroles est ancré dans ses désirs à lui et il ne capte rien d'autre. Bref : c'est peut être l'homme qui à la force physique, mais c'est la femme qui le domine sur le plan de l'intellect (j'y suis pour rien vraiment XD).

 

A noter que ce texte a lui aussi été source d'inspiration pour une saga : il s'agit du "cycle des hommes libres" (dont le premier roman reprend trait pour trait la nouvelle, sauf légèrement la fin).

 

L'amour suprême 

 

La plus longue nouvelle de ce recueil est très intéressante. De manière assez hallucinante, elle anticipe avec brio ce qui est devenu à notre époque -presque- une normalité : les mères porteuses.

Imaginez : quelle réactions alors que le procédé, bien connu et testé chez les animaux, n'a jamais été fait sur l'homme ? C'est les conséquences de cette première fois, de ce miracle médical et humain, sur lequel s'attarde cette nouvelle. Si je n'ai pas été convaincue par l'argument final, qui tombe comme un cheveux au milieu d'une soupe, j'ai été fascinée par le soin tout scientifique avec lequel AMC a documenté son histoire, et l'aspect intrinsèquement humain : un humain qui peut rechercher la gloire, être bête et méchant, fermé dans ses convictions, ou tout simplement, être aimant et altruiste.

 

Le bon père Noël

 

Je n'aime pas du tout les contes de Noël, je crois même pouvoir dire que je hais cela. Mais là, j'ai été charmée ! Dans cette petite nouvelle racontée avec la vision d'un enfant, on rentre complètement dans son univers où il est capable de donner vie à ses oeuvres d'art... C'est à la fois poétique, juste et triste, car l'imagination hors-cadre de ce prodige va se confronter à l'optique fermée et bornée des adultes qui croient l'aider mais sont pire qu'à côté de la plaque. Métaphore poignante de l'incapacité de la société a accepter des individus hors-normes.

 

Pomme pourrie 

 

On entre à nouveau dans l'univers des Doués, cette fois sur Terre alors que les Dons font encore débats. Encore une nouvelle, efficace et stressante, qui m'a donnée l'envie de relire les Doués !

Je regrette par contre la fin, pas très claire à mes yeux /spoiler/ pourquoi le perso principal a t'il ouvert la porte au doué-fou si il voulait la capturer vivante ? Et que craignaient-ils au juste lorsqu'elle a pu se téléporter ? Puisqu'elle avait des remords, n'aurait elle pas pu apprendre à contrôler ses dons ? /spoiler/.

C'est un texte triste, sur la difficulté de concilier sécurité de la société et indépendance individuelle, qui m'a donné une curieuse impression de déjà-lu. Serait-ce une précog ? lol

 

Le plus petit des dragonniers

 

Voilà une courte nouvelle plutôt touchante se passant dans l'univers de Pern. On y voit la détermination d'un candidat à l'éclosion et on en sait un peu plus sur eux. Que serait on près à faire pour avoir son dragon ?

 

En conclusion, la dame de la haute tour est un bon recueil qui m'a réconcilié avec ma relecture des oeuvres d'Anne McCaffrey. Je ne sais pas si elle plaira aux novices, mais pour les fans déjà conquis cela sera sans doute une odyssée agréable. 

challenge_mccaffrey.jpgJ'ai appréciée aussi la régularité des nouvelles qui tournent finalement autour des mêmes thèmes : la société plus importante que l'individu, la femme conciliante qui se cherche une place. (Le constat est plutôt amer et "arriéré", mais il est à l'image d'une époque).


3,5/5

 

Et voilà mon billet pour le challenge de Guillaume ! J'aurai aimé en faire plus mais cela sera sans doute ma seule participation. Cela m'a tout de même motivé à relire AMC, je continuerai donc doucement.

Mais j'avoue avoir du mal avec le côté très direct d'AMC (pas dans le langage mais dans la quantité, ce qui donne des romans bien court). On n'a pas vraiment le temps de s'imprégner des émotions des persos. Je me souviens notamment du vaisseau qui chantait, que j'ai refermé avec un mélange de fascination et de boule au ventre.

J'ai aussi envie de lire d'autres relations entre personnes et entre individu/société : quelque chose de moins étouffant, de plus ouvert et de plus mature. Finalement, AMC comme MZ Bradley restent trop ancrés dans le passé pour moi (sauf à la limite pour le vaisseau qui chantait que je devrais relire  pour revoir toute l'ambivalence et le jeu de rôles homme/femme)(j'ai jeté récemment un oeil à toute la saga de Ténébreuse : au vu des 4ème de couverture, Bradley se cantonne à une lutte acharnée pour la liberté féminine dans une société où elles sont bridées/maltraitées.)

Un peu comme Cachou, j'ai envie d'autre chose. De sociétés où l'individu en général n'est pas bridé ; où les femmes en particuliers sont vues comme l'égal des hommes, ni plus ni moins, parce qu'elles sont vues comme des individus avant tout. En gros comme dans le roman que j'écris quoi XD

 

J'oubliai que ça doit aussi rouler pour le défi space op' de Lhisbei :

 

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Commenter cet article

Vert 01/09/2012 09:22

J'avoue ne pas avoir de souvenirs très clairs de la nouvelle, mais il ne décide pas à un moment qu'il vaut mieux qu'elle disparaisse sous peine de mettre à mal l'ensemble des Doués par ses actes ?

Lael 02/09/2012 23:15



à peu près sans doute. si j'ai bien capté il se rend compte qu'elle s'est téléporté, et donc qu'elle ne maitrise plus du tout ses pouvoirs, et que lorsqu'elle s'en rendra compte, elle pourra
s'échapper et faire de sérieuses bétises.



Vert 31/08/2012 17:44

J'avais pas fait le lien avec le recueil VO (ceci dit la Dame de la Haute Tour se revendique comme une "anthologie composée par..." donc c'est normal qu'ils n'aient pas tout repris, j'imagine
qu'ils avaient un cahier des charges pour cette série... Comme tu dis L'amour suprême (qui est très long comme texte) méritait bien qu'on en omette quelques autres.
Soit dit en passant en préparant mon dernier article, j'ai découvert que L'amour suprême serait ptêtre plus vieux qu'on ne le croit. Sa première publication remonte aux années 70, mais dans un
autre recueil en VO ils mentionnent qu'elle a été écrite dans les années 50 (bon après c'est Wikipedia hein :D)

Lael 01/09/2012 03:27



Oui c'est vrai tu as raison pour l'antho. Sinon waw, déjà que pour les années 70 c'était méga avant-gardiste ! enfin comme tu dis le wiki reste le wiki (mais c'est ma source aussi XD)


ah pendant que je te tiens, t'as compris pourquoi l'enquêteur ouvre la porte au fou dans "pomme pourrie" ? il condamna la fille alors qu'il voulait la sauver, j'ai pas suivis...