Roma aeterna, Silverberg

Publié le par Lael

roma-aeterna.jpgRoma Aeterna, c'est une bonne idée mais faiblement exploitée. Il y avait de quoi faire : l'Empire romain survit aux barbares et au christianisme, et s'installe durablement à la tête du monde, le gouvernant sans relâche jusqu'à notre époque, et au delà (je vous conseille de ne pas lire la quatrième de couverture qui en dit trop)... Mais Silverberg reste dans sa routine de celui qui a l'expérience de la plume et ne va pas chercher plus loin. Il se repète, manque d'audaces, et au final loupe le coche d'un grand panel de possibilités.

 

Celui qui brille le plus par son absence, et c'est au combien dommageable, étant celui de developper une civillisation sur des millénaires et d'en parcourir toutes les évolutions, d'en sortir les éléments fondateurs et destructeurs... Hors on n'a pas le sentiment que les siècles, les millénaires passent. Mêmes dieux, même Etat, mêmes problèmes... C'est à peine si on sent l'évolution des mentalités ! Cela aurait dû, logiquement, être le centre du bouquin, mais il passe à côté !

Il préfère se lancer dans une répétition incessante de la déchéance de Rome sous toutes ses formes, là quelque soit l'époque, dans une sorte de spirale infernale où Rome est toujours mal vue, impregnée de vices et de corruptions, et où ses administrés ne sont jamais satisfaits de ce qu'ils ont et ont toujours le sentiment d'être dans un empire décadant. Cela entraîne une certaine lassitude, rajoutée à une deuxième, celle de la répétition de l'opposition entre les grecs, "l'empire d'orient", et les romains de Rome, "l'empire d'occident". Ou entre les "barbares" des régions les plus éloignés de l'empire (comme les anglais !) et les citadins de Rome. Ils sont tous romains mais ont bien du mal à s'entendre sans être ethnocentriste. Un thème interessant en soi, mais qui tourne vite en rond. 

 

Côté forme, Silverberg s'en sort bien sûr aisément grâce à sa plume expérimentée. Il alterne les nouvelles à la première personne, et d'autres à la troisième avec aisance, ce n'est pas dérangeant (et pourtant ça pourrait l'être !).Une plume qui m'a parus assez paraisseuse pourtant, et qui dans son étalage de noms romains finit par donner la nausée. Il manque surtout une carte au livre pour bien comprendre de quelle région du monde il parle (bien que ça se devine assez bien). Enfin on ne sent guère l'avis de silverberg (bien que j'ai un doute sur la deuxième nouvelle), il est juste là pour traduire en mot les mentalités de toutes ces époques traversées. En théorie c'est bien, en pratique ce n'est pas toujours très réussis, rendant opaque certaines réflexions. 

 

59552646_p-copie-1.jpg

Alors au final ? Et bien, ça se lit comme un roman, comprenez par là un livre  d'histoires. ça se lit aisément, ça distrait, c'est un bonbon agréable en bouche. J'ai passé un bon moment. Mais au final, ça laisse en arrière goût le regret de ne pas avoir poussé la réflexion plus loin, de ne rien tirer comme leçons de l'Histoire. Ce qui, a mes yeux, aurait dû être le but de ce livre et ça me déçoit beaucoup.


3,5/5

 

Ce livre a été lu dans le cadre du défi Winter Time Travel de Lhisbei

 

Un ptit mot sur chaque nouvelle (plus il y a d'étoiles, plus j'ai aimé):

 

"avec Cesar dans les bas fonds" **

La décadence de l'empire romain qui tiens debout depuis trop longtemps... La fin d'un cycle... La débauche et la luxure, la recherche des plaisirs dans les bas-fonds... Silverberg rate le coche, nous donnant une visite assez chaste et prude comparé à ce qu'il est capable d'écrire et à la débauche annoncée. Cela aurait mérité je pense d'être carrément excessif, d'entrer dans une foisons de sexe, de beuverie et de sorcellerie, avec une ambiance quelque peu irréelle, cauchemardesque. C'est beaucoup trop sage et au final on s'ennuie. On se croirait dans un guide touristique "à votre droite...". Quand à l'intrigue, je n'ai pas bien compris la fin. Le flou est peut être volontaire mais bon...

 

"quelque part au dessus de tout cela, la vieille et immaculée Rome de l'ancienne république : l'histoire s'accumulant niveau après niveau sur douze sciècles, le présent et le passé se superposant, bien que le passé soit toujours présent cependant" p54

 

 "un héros de l'Empire" *

Silverberg serait il raciste ? Les hébreux sont en effet très décriés, dès la première nouvelle, mais voilà maintenant qu'il s'agit aussi des sarassins, qui se résument à des fous de dieu et/ou des marchands vils. Que la religion soit décriée pour n'être finalement qu'une mascarade financière ok, c'est un point de vue intéressant, mais ça, qu'est ce que ça vient faire là ? Peut être a t'il voulu montrer l'ethnocentrisme des romains, qui se considèrent comme les seuls supérieurs, mais ça commence à devenir pénible. Est ce vraiment a prendre au second degré ?

 

"Ils n'éprouvent envers les dieux des autres religions que du mépris, les considérant comme purement imaginaires (...) Ce qui pourrait tout à fait être le cas : lequel d'entre nous a déja vu de ses propres yexu Apollon, Mercure ou Minerve ? Mais la plupart des gens ont le bon sens de ne pas se moquer des pratiques religieuses des autres". p 96

 

"si l'on affirme, comme nous le faisons, que tel dieu est aussi valable que tel autre, cela signifie en réalité que les dieux ont une importance toute relative à nos yeux, la relagion aussi d'ailleurs, sauf lorsqu'elle sert de moyen de diversion pour occuper les couches sociales les plus défavorisées et leur faire oublier tout ressentiment envers leur misérable condition terrestre." p 104

 

A part ça la nouvelle est éventrée par la quatrième de couverture. Bref, de loin celle que j'ai le plus eu de mal à lire.

 

 "la deuxième vague"  ****

ça se lit bien, on voit bien la folie de la conquête, par le bais du dirigeant de l'expédition, pris par la fièvre, puis de l'empereur, tout deux ne pouvant simplement pas imaginer que Rome puisse ne pas être invulnérable. Et le côté "stoïque à la romaine" du personnage principal qui se refuse à passer outre les ordres de son supérieur, même en étant persuadé de sa folie.

 

"en attendant la fin" ***

Le personnage principal est tiraillé entre ses origines grecques et sa culture romaine, il veut mourir comme un héros romain, stoïquement, et considère l'empereur comme un lâche parce qu'il abdique. L'ironie étant que grec comme romains, se sont tous des romains de l'empire ! Une sorte de mélange des cultures pas toujours évident, mais irrémédiable : le frère de l'empereur sait que rome reviendra vite aux romains, parce que les grecs deviendrons romain... bref tout ça peut paraître pour des chichi, au final quelle importance ? on sent bien à quel point tout ça est vain, et qu'ils sont tous le même peuple.

 

 "un avant poste du royaume" ****

Cette courte nouvelle se lit très bien et fait mouche : j'ai aimé le jeu entre cette grecque, persuadé de sa supériorité culture, et du "barbare" romain, pas si barbare que ça. Au final, qu'est ce qui différencie tant le grec du romain ? Le deuxième serait un ingénieur, le premier un poète. J'ai trop kiffé la métaphore "les grecs font l'amour comme des poètes et les romains comme des ingénieurs (...) les ingénieurs ont parfois des talents dont les poètes sont dépourvus, et qu'un ingénieur ..." p207-208

 

Le romain est cosmopolite, tourné vers l'avenir, vers les nouvelles inventions de la science. Alors le grec, dépassé ?

 

"se familiariser avec le dragon" ***

D'un côté l'empereur actuel, adepte de fantaisies tels que donner des noms grecs à ses amis, et aux projets pharaonique totalement ubuesque. Personne n'ose s'opposer à lui... D'un autre, le personnage principal retrouve le récit du voyage d'un empereur qui a fait le tour du monde. Plus fou lui aussi qu'on ne le croit. Ere de décadence actuelle paraît il, mais avant était ce vraiment mieux ?

 

"Trajan voyait, au mieux, dans les exactions de ses hommes un mal necessaire, alors que je les considère comme des actes monstrueux. C'est là que j'ai fini par comprendre que l'un des aspects profonds et complexes de la décadence de notre civilisation est précisement le mépris que nous éprouvons pour ce genre de violences.  Nous n'en sommes pas moins des Romains, nous ne supportons pas le désordre et n'avons pas perdu nos talents dans l'art de la guerre; mais quand je considère le ton désinvolte qu'adopte Trajan Draco quand il parle de riposter à des attaques de flèches et de lances par des salves de canon, d'incendies de villages entiers en représailles de menus larcins sur l'un de nos navires, ou les assouvissements des instincts les plus bas de ses hommes sur de très jeunes filles parce qu'ils ne souhaitaient pas perdre leur temps à courir après leurs grandes soeurs, je ne peux m'empêcher de penser que notre décadence a finalement quelque chose de bon." p245

 

"le règne de la Terreur" ***
Economiquement, des suites de leur dépenses (des chaussures incrustées de rubis qu'il ne porte qu'une fois etc) mais aussi aux marges de l'empire, ainsi qu'à rome même, un vent d'indépendance régionale souffle furieusement. Rien que par de nouvelles langues qui émergent, et même à rome, avec le romain qui prend le pas sur le latin. Un vent aussi de démocratie (il y a toujours des citoyens libres et d'autres non). Alors des citoyens un peu trop zélés effectuent une "purge", pour sauver l'empire. Mais est ce vraiment necessaire de le faire dans le sang ? jusqu'à quel point ? Dommage que Silverberg ne va pas au bout des questions soulevées.

 

"Augustus avait créé l'Empire par la force militaire, et c'était l'armée qui avait permis aux empereurs de garder leur trône au fil des sècles. Mais, au bout du compte, les empereurs régnaient avec le consentement des gouvernés. Aucune armée ne pouvait forcer le peuple à accepter indéfiniment l'autorité d'un empereur malfaisant ou dément". p 272

 

"Via Roma" ***

L'idée était bonne, et plutôt bien menée. La plongée dans la cour de l'empereur est royale. Ainsi que la vision du "barbare"européen. Mais j'ai été écoeuré des listes de noms romains à ralonges. De plus j'ai détesté la façon dont il nous dit sans cesse qu'il y a quelque chose qui va se passer "j'ai rien vu a là là", alors que le récit est au présent.

 

"une fable des bois veniens" ****

Jai beaucoup aimé le coté conte du récit, et l'histoire à la structure équilibrée. C'est une nouvelle très réussie. J'aime aussi la réflexion finale : qu'est ce qu'il vaut mieux ? Un immense empire émaillée de quelques batailles, ou des pays divisés qui se font la guerre sans cesse ?

 

"vers la Terre promise" **

Une bonne idée, mais qui aurait pu être mieux exploitée. Trop courte.

 

D'autres avis :

Traqueur Stellaire

Yossarian (avec un explicatif de l'uchronie)

Commenter cet article

Lynnae 09/12/2011 10:46

Bon j'ai passé tes résumés de nouvelles, j'y reviendrai après lecture du recueil ^^ Sinon, c'est peut-être dommage de ne pas s'étendre sur cet aspect, mais peut-être que Silverberg voulait "juste"
ce côté roman, sans se prendre la thèse ? *Hypothèse totalement à l'ouest sûrement parce que pas lu encore ^^* mais j'avais vraiment bien aimé une nouvelle du Nez de Cléopâtre sur les bois Venians
(j'espère que c'est pas celle dont tu parles ici lol) donc je pense que ça me plaira malgré tout ^^

Lael 09/12/2011 19:24



hello ! oui il y a des chances que la nouvelle dans les bois Venians soit la même. Ce que signifie aussi, en effet, que tu devrais aimer ce recueil.



El JC 23/03/2011 22:07


Même chose. Aimant beaucoup l'auteur, je pense que je sauterai pas un jour ou l'autre. Merci en tout cas pour cet article détaillé.


Lael 25/03/2011 01:22



De rien merci a toi d'être passé ;)



Céline 23/03/2011 17:40


Malgré ta critique mitigée, ce recueil me tente beaucoup ...


Lael 25/03/2011 01:23



comme ça tu pourras te faire ton propre avis ;)



Guillaume44 22/03/2011 12:49


Ne crions tout de même pas trop vite au loup, Silverberg développe une hypothèse historique, qui vise à accuser le monothéisme d'élément ayant ruiné l'Empire Romain. A ce titre, il met à mal les
trois grands cultes et explore cette perspective uchronique. De même certains blogs identitaires ont voulu lire dans ce bouquin un appel à l'islamophobie, oubliant un peu trop vite qu'il fallait
bien justifier dans cette uchronie comment l'Empire Romain d'Orient ne serait pas écrasé par les Sarrasins et les Ottomans. Je regrette qu'il n'y ait pas eu plus de réflexion sur l'extrême-orient
et son influence sur cette Rome Eternelle.


Lael 25/03/2011 01:23



Certes mais justement, le manque de rléfexions m'a fait totalement passé à côté du sujet.Merci de ta visite guillaume ;)