Le Héros aux mille et un visages, Campbell

Publié le par Lael

heros1001visages.jpgJ'ai reçu ce livre dans le cas de l'opération Masse critique de Babelio. Un grand merci pour cette découverte !

 

Je n'ai pas tout lu. Impossible en un mois. Trop riche, trop dense. C'est le genre de livre qui doit, à mes yeux, se laisser reposer sur la table de chevet pour être, petit à petit, digéré, remâché, réfléchit, mûrit. Mais j'en ai lu suffisamment (un peu plus de la moitié) pour évaluer avec stupeur la somme folle de connaissances et de réflexions qu'il contient. Et le placer en coup de coeur.

 

Qu'est ce que ça raconte ? Il s'agit d'une étude de mythologie comparée, Campbell l'illustrant, à torrents ouverts, de mythes du monde entier. On découvre aussi bien la Bible, le bouddhisme, que les mythes grecs ou japonais en passant par des contes indiens ou esquimau ! Je regrette juste, mais ça c'est l'égyptologue amateur qui est en moi qui parle, la quasi absence de références à la mythologie égyptienne (bien que plusieurs illustrations, principalement de l'époque ptolémaïque, soient dans le bouquin. La résurrection d'Osiris par exemple aurait été parfaitement, mais peut être la traite t'il dans la deuxième partie du livre que je n'ai pas lue.)

 

Campbell nous développe sa thèse du monomythe, c'est à dire que tout les mythes du monde suivent les mêmes schémas généraux. Il s'attache plus particulièrement à la figure du héros. J'ai trouvé tout simplement passionnant le lien qui est fait entre la psychologie et les mythes : en effet si les rêves expriment l'inconscient du dormeur, les mythes quand à eux font parler l'inconscient collectif ! Ce pourquoi ils utilisent des symboles proches des rêves, car le but est de nous faire passer des messages, alors autant utiliser le langage que l'on est sensé comprendre ! Si les codes sont clairs pour notre inconscient, le conscient lui, a parfois bien besoin d'un décodeur !

 

Pour Campbell, le Héros est l'homme lambda qui parvient à se hisser à un niveau collectif et mondial. Il ne représente plus l'individu en tant que tel, pris dans son égo et ses passions, mais va au delà, il devient l'Homme avec un grand H, l'homme qui comprend ce qu'est la divinité et la dépasse... avant de revenir sur terre, parmi la vie "normale", prosaïque et pleines de passions, des hommes, et tente de leur enseigner ce qu'il a appris.

Voilà en quelques lignes succincte sa thèse, qu'il étudie avec nous dans le moindre détail : les différentes étapes par lequel le Héros doit passer dans sa quête, les différents symboles que l'on retrouve dans la plupart des mythes du monde, le tout abondamment illustré d'exemples, avec les textes originaux, décryptés en détails. J'ai par exemple appris, qu'au départ, Adam de la bible représentait autant le principe masculin que le féminin ! Et je sais pourquoi XD

 

Bref c'est un livre d'une richesse énorme, un peu trop parfois : Campbell a une plume agréable mais tendant vers la poesie et le sous-entendu, ce qui n'aide pas vraiment à la compréhension. Et de manière générale il s'agit d'une thèse assez complexe. J'ai été ravie d'avoir étudié un minimum de philosophie en Terminale, notamment Freud, pour saisir pleinement le lien entre l'inconscient individuel et collectif. Même si la démarche du livre est assez claire (une introduction nous donnant d'emblée la thèse générale; puis une première partie où on suit l'évolution du héros pas à pas; enfin une deuxième parties sur les mythes cosmogoniques, de la création à la destruction du monde), je regrette donc de ne pas avoir pleinement tout saisis de ce qu'il nous dit. Autant dire que par moment j'étais complètement larguée (mais ça, c'est peut être dû à mon cerveau assez fatigué en ce moment). Je peux donc dire de grosses bêtisses dans cette critique, ne m'en voulez pas XD

 

Revenons un instant sur ce qu'il nous dit. Il faut voir que lorsque le Héros part en quête d'il ne sait trop quoi dans le mythe, c'est comme s'il plongeait dans l'inconscient collectif pour en retirer la vérité du monde. C'est en quelque sorte un dormeur qui, éveillé, va aller explorer ses rêves (pas étonant, à partir de là, de comprendre pourquoi Alice s'endort et va ainsi au pays des merveilles !).

 

heracles.jpgMais le Héros pénètre dans le monde du rêve des Hommes, d'un ensemble, et non d'un individu. Il va oser aller dans des terrains inexplorés, tandis que les hommes ordinaires, ne dépassant pas leurs peurs, restent bien sagement dans leur vie sécurisé d'habitudes et de passions. Le Héros va tâcher d'aller comprendre ce qu'est l'univers, et d'en ramener la vérité aux siens. En fait il va accomplir, au niveau collectif, ce que l'individu réalise seul parfois, en thérapie et/ou en quête spirituelle... Il va ainsi devoir purifier ses passions : dépasser ses blocages infantiles, notamment le complexe d'oedipe, qui le rattache à sa mère et lui fait voir son père comme un ennemi.

Il va devoir abandonner son égo, mourir en tant qu'individu, pour renaître en tant que partie de l'Univers et Univers en entier à la fois. Dépasser la finitude humaine, la notion du temps, pour entrer dans l'éternité. En somme devenir dieu. Et plus encore !

Alors il pourra assimiler la révélation suprême de l'Univers, à la fois limité et infini, multiformes et unique. Il dépassera les contraires (par exemple le féminin et le masculin, le bien et le mal). Et tâchera ensuite, de gré ou de force, à ramener cette révélation aux 'simples' humains. C'est ainsi que Promethée ramena le Feu de la connaissance aux homme dans la mythologie grecque. Ou que Bouddha revint donner ses enseignements.

 

"sous le sol de la petite maison relativement ordonnée dans laquelle nous vivons et que nous appelons notre conscience, le royaume de l'homme s'enfonce dans les cavernes inconnues d'Aladin (...) des djins dangereux et demeurent aussi (...) dangereux parce qu'ils menacent l'édifice de sécurité à l'intérieur duquel nous nous sommes retranchés, nous et notre famille. Mais ils exercent aussi un charme ensorcelant, car ils sont porteurs des clefs qui ouvrent le royaume de l'aventure, désiré et redoutée tout ensemble, de la découverte de soi." (p 1)

 

En retournant à la société, le héros la purifie, lui redonne un nouvel élan créateur : ceux qui resterons dans leurs habitudes seront purifiés sans avoir parcourus tout ce chemin grâce à la société, soit par les guides symboliques et ancestraux de la communauté (dont le Héros), soit par des rites de passages ou des sacrements.

 

"le héros est le symbole de l'image divine, créatrice et redemptrice, qui est cachée en chacun de nous, n'attendant pour revenir à la vie que d'être reconnue" (p44)

 

"le rituel, la mythologie et la métaphysique ne sont que des guides qui conduisent au bord de l'illumination, à ce pas final que chacun doit accomplir dans sa propre existence silencieuse" (p39)

 

"le labyrinthe est parfaitement connu ; il nous suffit de suivre le fil sur les pas du héros. Et là où nous pensions trouver un monstre, nous trouverons un dieu ; là où nous pensions tuer l'autre, c'est notre propre égo que nous sacrifierons ; là où nous pensions cheminer vers un monde exterieur, nous atteindrons le centre de notre propre existence; là où nous pensions être seuls, nous serons avec le monde tout entier." (p3)

 

morpheus-red-or-blue-pill-the-matrix-1957140-500-5681.jpgLa mythologie dans le monde moderne, dépassée ?

 

Campbell semble en effet penser que la mythologie n'a plus court à notre époque, qu'elle ai dépassée (cf sa conclusion). Par moment il lui arrive ainsi de se lamenter sur notre société qui s'est détournée des religions, et par la même des mythes. Hors comme il le dit lui même p 217, la mythologie romaine n'avait déjà plus grand chose a voir avec la grecque dont elle s'inspirait, et j'ai retrouvé dans les productions actuelles les schémas qu'il décrit : la figure du guide bien sûr, de Yoda à Morpheus; mais aussi le père-ennemi par excellence dans Star Wars; le passage d'un monde à l'autre, l'abandon des apparences, dans Matrix ("la cuillère n'existe pas" XD cf si contre... pilule bleue ou rouge ? ^^)... jusqu'à la Horde du Contrevent, l'extrème-Amont étant l'image du seuil que le héros doit franchir pour aller trouver l'illumination sur la vie, l'univers et le reste (pour être plus exact, le passage est montré par la neuvième forme. Comme les membres de la Horde, le héros ne parvient pas toujours à franchir le seuil, et surtout à en revenir. Il s'agit d'une sorte de mort du soi).

Alors oui, le mythe est transformé, actualisé. Mais de là à dire qu'ils n'ont plus d'influences sur nous, qu'ils sont dépassés ? A moins que j'ai mal compris son opinion (ce qui est possible aussi), je ne suis pas d'accord avec lui et je trouve que son propos, à ce niveau là, a bien vieillit. C'est une réédition, mais l'ouvrage date de 1949 ! Ce côté vieillit se sent notamment dans sa lamentation, qui transpire parfois, sur les hommes qui ont perdus la foi, ou des chrétiens détournés du mythe originel. Il est flagrant en effet, et assez amusant, de voir comment les symboles de la bible ont pu être réinterprétés, au point de se demander oui, si cela a encore du sens, mais ce côté là de son discours m'a un brin ennuyé. Mais ce n'est qu'un détail. Campbell garde un ton et un savoir relativement moderne, et parles aussi de choses à résonnances plus actuelles, comme le fanatisme religieux p141.

 

Pour finir un mot sur l'édition elle même :

Le livre a un format agréable, ainsi que la typographie : les citations sont clairement séparées du reste du texte, ainsi que des passages explicatifs, permettant de s'y retrouver facilement. Le chapitrage est aussi très appréciable, sans ça cela serait devenu un fourre-tout impénétrable. Les illustrations, en noir et blanc, sont interessantes bien que parfois hors contexte. Il semble y avoir un défaut à la mise en page, on trouve en effet des passages "blancs" sur la fin de page parce que l'image était trop grande pour se mettre. Mais ce n'est en rien gênant à la lecture, et cela devient même sympathique car cela permet quelques prises de notes ! Les références en fin d'ouvrages sont abondantes. Enfin quelques coquilles à noter, des exposants1 devenant des chiffres normaux 1.

 

Vous l'aurez sans doute compris, j'ai totalement adhéré à ce livre, complexe mais passionnant. J'ai le sentiment, en refermant ces quelques pages, de mieux comprendre la psychologie humaine et ses symboles. Je crois que ce livre aide à faire un bout de chemin avec le Héros


Je le conseille donc chaudement. Si vous avez un petit bagage philosophique et/ou mythologique cela vous aidera mais je ne crois pas que cela soit tellement indispensable. Je pense qu'avant tout, il faut avoir l'esprit ouvert à la réflexion. Ensuite il suffit de se laisser guider En tout cas moi ça me donne envie de me remettre à Freud, à l'anthropologie, aux mythes etc !

5/5

 

Encores quelques citations :


"en aucun temps la haine n'arrête la haine : c'est par l'amour que cesse la haine" (p349, boudhiste)

 

"Dieu a fait les religions diverses pour répondre à la diversité des aspirations des hommes, des temps et des pays. Toutes les doctrines ne sont qu'autant de chemins" ( p143)

 

Ce livre entre dans le cadre du challenge

mythesetlegendes

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elodie 15/05/2012 18:17

Ah d'accord merci bien ^^

elodie 14/05/2012 20:37

Ce livre a l'air vraiment intéressent, mais j'aimerais savoir, tu parle du fait que tu était contente d'avoir fait de la philo, pour bien saisir les sous entendus, est ce que quelqu'un qui n'y pige
rien comme moi aurait plus de difficulté à tout comprendre, a ton avis ?

Lael 15/05/2012 17:47



huuummm... ça fait un peu longtemps maintenant, mais comme je dis dans ma chro c'est surtout le fait d'avoir un esprit ouvert plus qu'un bagage de connaissance qui est important. Après ça reste
un livre ardu vu que je n'ai pas saisis les détails mais surtout l'ensemble.



Céline 16/02/2011 09:01


Ce bouquin a l'air passionnant : je le note tout de suite sur ma LAL !
Dans le même genre (mythologie comparée), je te conseille Celtes et grecs, de Bernard Sergent, qui établit une comparaison entre les héros et les dieux des mythologiques grecques et celtiques.
J'aime beaucoup ce que tu dis sur les mythes modernes. Je pense comme toi que nous sommes dans une époque pleine de mythes, et que le cinéma hollywoodien en est l'exemple le plus marquant.
Par exemple, le mythe du "héros colonisateur arrivant sur une terre vierge pour la conquérir et par laquelle il va être conquis", dans Avatar ; ou celui de "l'amour impossible qui va finalement
devenir possible" dans toutes les comédies romantiques.


Lael 17/02/2011 02:05



tout à fait, de toute façon le mythe-type "roméo et juliette" date d'avant à mon avis (là je pense à tristan et iseut, antoine et cléopâtre...), il symbolise parfaitement l'union des
contraires  pas si opposés qu'ils n'y paraissent. En fait même ça cela peut entrer dans le monomythe de Campbell lol


J'aimerais beaucoup lire un livre sur la "mythologie moderne", mais je sais pas si ça existe. Tu en connais peut être ?