Le cliché scénaristique, notre allié qu'on adore détester

Publié le par Lael

un cliché récurrent pour ne pas tuer le héros, et pas que dans les films !

un cliché récurrent pour ne pas tuer le héros, et pas que dans les films !

Si je dis un bandana, des cicatrices, une jambe de bois... allons jusqu'au bout : un crochet en guise de main et un perroquet sur l'épaule, quel type de personnage vient d'apparaître dans votre esprit ? Un pirate sans doute. De même que si je parle œil torve de regard louche vous penserez à un méchant, et si je dis blondinet au sourire de pub de dentifrice, à un gentil. Est-ce que ces stéréotypes sont réalistes ? est-ce qu'on croise ce genre de personnes dans la vrai vie ? Non, assurément non. Ce sont souvent les criminels qui ont des gueules d'anges malheureusement et qu'on ne voit pas venir. Tout comme un handicapé n'est pas toujours en fauteuil roulant. 

Ces clichés littéraires on a tendance a les détester, surtout lorsque qu'on est un tant soit peu critique : moi la première je me fais une joie de relever toutes les incohérences et cliché dans une œuvre de fiction. Mais pourquoi tant de haine ? Aujourd'hui je souhaite vous parler de cette relation ambivalente entre cliché, auteur/scénariste et lecteur/spectateur. 

pauvre cliché !

pauvre cliché !

Le cliché, cet allié malmené

Le pauvre chéri est un atout indispensable et une brique de base dans toute construction scénaristique, que ce soit dans un livre, un film ou une série TV. En effet le cliché est un raccourci : en quelques mots ou images il suggère dans l'esprit du spectateur tout un tas de données que l'on regroupe basiquement dans un personnage type ou une situation type. Le cliché fait appel à une généralisation de la vie telle qu'elle est conçue dans l'inconscient collectif. Cela se base malgré tout sur certains faits réels mais aussi sur ce qui a pu frapper la mémoire collective. Mais pourquoi, quelle utilité ? c'est purement pratique : un scénariste, un auteur, possède un espace-temps limité pour raconter son histoire (un nombre de minutes, de pages...). S'il n'utilisait pas ces raccourcis, son récit prendrait toute une vie à être raconté ! Une histoire est forcément un condensé, un abrégé de vie : par exemple s'il fallait retranscrire toute la complexité de la psychologie humaine pour chaque personnage, même un figurant, cela prendrait un livre au moins par personnage !

Notre cerveau lui même utilise raccourcis et classification sommaire du monde qui nous entoure pour que l'on puisse y évoluer sans surchauffer. Une étude a été faite là dessus, je n'ai retenu qu'un exemple : si je vous dit pensez à un outil. Il y a de forte chance que vous ayez imaginé un marteau !

Lorsque le cliché devient gênant

Tout ça pour dire qu'un cliché est utile, mais il peut vite devenir un problème lorsqu'il prolifère un peu trop partout ; trop arrosé par la paresse du scénariste ou le peu de budget alloué à faire un récit solide (dans le cadre de blockbuster cinématographique, où tout va être dépensé en effets spéciaux, par exemple).

Car le spectateur va vite détecter un excès de cliché, et suivant son humeur du jour et s'il a mis ou non son cerveau analytique en pause, la sentence peut être implacable : l'ennui !

Le cliché scénaristique, notre allié qu'on adore détester

Et comme conséquence directe : l'arrêt du visionnage / de la lecture. Le dosage du cliché est donc quelque chose d'extrêmement délicat : pas assez, le récit risque d'être extrêmement complexe et rebuter le spectateur qui cherche bien souvent à se détendre plutôt qu'à suractiver son cerveau. Trop, et c'est le refus aussi. Alors comment faire ?

De l'intransigeance légitime et des possibilités de détournements

Je pense que je ne vous apprendrais rien en vous disant que toute œuvre tiens par son interprétation : l'originalité pure est un mythe car tout a été inventé un jour, une fois, quelque part, depuis nos millénaires d'histoire et de légendes. Vouloir éviter le cliché en cherchant l'originalité est une quête du Graal qui ne marchera qu'en gardant à l'esprit cette optique d'interprétation.

Les clichés ont bien vite été détournée pour justement éviter la répétition ennuyeuse au spectateur d'oeuvre en œuvre, d'années en années ; c'est pourquoi après le héros, il y a eut l'anti-heros. Mais le contrepied du cliché n'atteint-il pas vite une limite ? Cela dépend. L'anti-héros est devenu lui aussi un cliché ! Mais on peut créer un effet de surprise par rapport aux attentes du spectateur : ainsi le message de La belle et la bête sur le fait d'aller au delà des apparences a été renforcé par le fait que le héros d'apparence, avec son sourire colgate, est en fait un beau salaud.

Même contrepied plus récent sur le "prince charmant" dans La reine des neiges, film d'animation qui pousse plus loin la réflexion en plaçant l'amour fraternel entre deux soeurs en tête d'affiche, plutôt que sur le classique "coup de foudre" avec la foutue princesse pas fichue de faire autre chose que d'attendre son prince. En prime on a un amour "simple" avec un gars relativement normal comparé à l'idéal archétype de l'homme (critique intéressante sur la revisitation des clichés dans ce film des rôles féminins et masculins ici).

oui y'a de quoi être content, il était temps

oui y'a de quoi être content, il était temps

Les clichés narratifs

Les clichés peuvent toucher une caractérisation d'un personnage comme dit plus haut, une formule de phrase ultra-élimée (les lieux communs, comme des "cheveux qui cascadent") mais aussi la scène ou le scenario au point qu'un spectateur / lecteur ayant un peu de bagage devinera vite la suite.

Je donnerais deux exemples.

Le premier, l'indémontable "préavis de mort". Brusquement, entre le fromage et le dessert, un personnage va avouer un secret, un regret, déclarer son amour.

autre exemple de préavis de mort

autre exemple de préavis de mort

Cet aveu/élément tombe comme un cheveux sur la soupe, difficile de comprendre pourquoi le personnage se décide aussi soudainement à se dévoiler, le contexte ne s'y prête pas. Alors pourquoi ? Parce que ce dévoilement intime est "forcé" par la main du scénariste / auteur qui se souviens que ce personnage doit donner cette information capitale avant de mourir, et qu'il n'a pas le temps de développer tout un contexte autour !

un personnage fâché contre son scénariste ?

un personnage fâché contre son scénariste ?

Mais là où l'auteur peut jouer un tour et surprendre son spectateur, c'est en détournant ce cliché : par exemple dans la série actuelle Agents of the shield, le préavis de mort s'abat puis tourne sans cesse autour du couple simmon / fitz, au point que le scénariste s'amuse avec, et nous fait croire que... mais non. Ou peut être si ? La prémonition avec le passage de collier dans le final de la saison 3 est génial pour ça, le scénariste a vraiment joué avec les nerfs du spectateurs, et c'est grâce à ce détournement !

On retrouve aussi de plus en plus de dialogues humoristiques relevant le cliché, du genre le personnage commence son aveu, et l'autre lui répond de ne surtout pas dire ça sinon ils vont y passer. J'en profite pour glisser un exemple d'excellente ironie, des textes comme du scénario, pour justement parodier les clichés : Galaxy Quest !

(grand moment pour un grand film, très inventif, avec sa propre mythologie en prime de la parodie. Si vous ne connaissez pas encore n'hésitez plus !)

(grand moment pour un grand film, très inventif, avec sa propre mythologie en prime de la parodie. Si vous ne connaissez pas encore n'hésitez plus !)

Le deuxième grand classique, c'est le sauvetage de dernière seconde. On doit arrêter la bombe, le compte à rebours tourne... ouf, on l'arrête au dernier instant. Le personnage est acculé, va se faire tuer, et évidement les renforts / la téléportation / le miracle arrive pile poil à ce moment là. Est-ce crédible ? Non. Dans la vrai vie, les bombes sont désamorcés bien avant ou explosent. Les personnes acculés ont toutes les chances de mourir. Alors pourquoi l'auteur en passe par là ? C'est enfoncer une porte ouverte, mais je le dit quand même : premièrement pour renforcer la tension dramatique, deuxièmement, parce que les personnages principaux doivent rester en vie !

J'avais d'ailleurs écrit un brouillon d'article très long il y a pas mal d'années sur tout les exemples montrant que le héros "ne meure jamais". Ou presque. Parce que la tendance a évolué. Certes, c'est surtout le personnage secondaire qui va être sacrifié, c'est plus pratique, étant donné que le personnage principal -le héros- reste en général le moteur de l'histoire. Si le héros, l'élu, se fait écraser en traversant la route à la page 10, ça va être difficile de sauver le monde sans lui, non ?

Matrix sans Neo ? impossible !  (tiens, c'est sans doute comme ça que les héros évitent les balles, cf première image de l'article)

Matrix sans Neo ? impossible ! (tiens, c'est sans doute comme ça que les héros évitent les balles, cf première image de l'article)

Mais depuis 10-15 ans, une petite tendance est à la multiplication de personnages : c'est bien connu que GR Martin aime tuer ses personnages (le Trône de fer, que je n'ai ni lu ni vu, doit être une bonne source de détournement de clichés comme le sauvetage à la dernière seconde. J'invite les fans à confirmer ou infirmer mon propos). Je prendrais un exemple avec la série TV, Lost, qui a été l'une des premières à oser nous mettre pas deux ou quatre personnages, mais plus d'une dizaines, à peu près tous mis au même niveau (même si certains sont sortis du lot).

Je vous laisse compter

Je vous laisse compter

Et ce qui est chouette lorsqu'une narration repose sur beaucoup de personnages, c'est qu'il est plus facile pour le scénariste de s'en "séparer définitivement" d'un : conséquence directe, plus aucun personnage n'est à l'abri, et le spectateur prend peur pour de vrai lorsqu'un personnage est menacé (oui même dans Lost et ces gros moments foutages de gueules côté crédibilité. bref).

Le cliché scénaristique, notre allié qu'on adore détester

Revenons à notre sauvetage de dernière seconde. Parce qu'il sert a monter la sauce, il reste indétrônable. Cela amplifie les émotions du spectateur grâce à la dramatisation, et aux effet coup de poing. Mais gare à la facilité, c'est une pente glissante ! Je vais donner un exemple très concret, d'une scène que j'ai écrite il y a peu, dans mon roman uchronique actuel Makoto.

Je l'admet, j'ai trois personnages assez principaux pour ne pas vouloir les tuer trop vite, c'est comme une chaise à trois pieds, elle serait au mieux bancale (et j'ai bien assez de personnages secondaires, notamment avec les personnages historiques, pour en ajouter). Il se trouve que j'ai mis l'un d'eux, Keinosuke, en mauvaise posture : il se fait agresser brusquement par un ninja (donc expert en assassinat silencieux), de dos et la nuit, bref, il est impossible qu'il puisse le voir. Si j'avais voulu être réaliste, il serait mort ! Mais je ne veux pas le tuer, donc. Dans mon premier jet, j'ai écrit ceci :

" (...) mais il fit violemment un écart sur le côté. A la dernière seconde, son instinct lui avait hurlé d’agir ainsi, et à raison : un kunai s’était fiché dans le sol à l’endroit où il s’était trouvé ! Un deuxième poignard volant lui érafla la joue tandis qu’il reprenait son équilibre et se retournait."

Hem, donc oui, la grosse excuse quoi. Je l'avoue, ce n'est pas la première fois que j'utilise l'instinct du héros dans mes récits car cela peut être un vrai moteur d'alerte. Parfois, ça peut passer. Mais bon faut pas déconner. Car mon personnage, à ce moment là, est ivre !

Alors je l'ai reécrite :

" (...) mais encore en état d’ébriété, il trébucha et manqua de chuter. Heureusement pour lui : un kunai s’était fiché dans le sol à l’endroit où il s’était trouvé ! Un deuxième poignard volant lui érafla la joue tandis qu’il reprenait son équilibre et se retournait. "

Comme vous pouvez le constater, je n'ai pas gardé la facilité première qui m'étais venue, et en réfléchissant un peu, j'ai trouvé une solution plus réaliste, en utilisant le hasard pour le sauver. Comme quoi c'est possible. Mais pas tout le temps ;)

Car avant le réalisme, comme je le disais au début de l'article, le but c'est de raconter une histoire. Et pour qu'elle soit prenante, elle doit parler directement au lecteur sans se noyer dans la complexité exponentielle de la vie, l'histoire doit user de moyens tout à fait théâtraux pour faire monter la tension dramatique, quitte à ce que le réalisme en prenne un  coup sur le nez. Tout est une question d'équilibre bien sûr, mais un roman n'est pas un documentaire !

Une oeuvre de fiction est et restera une oeuvre de fiction. Et tant pis si elle use des clichés, détournés ou non, car ce sont aussi nos alliés ! Tant que c'est avec modération :)

ps : pour plus d'infos sur les clichés hollywoodiens, Allan Barte en a fait un livre illustré et en montre pas mal sur son tumblr (vous en avez deux dans mon article).

ps 2 : si la plupart des exemples cités ici sortent du cinéma ou des séries, c'est sans doute car les stéréotypes sont encore plus marqués et facilement reconnaissables. Comme je le démontre, les romans sont souvent aussi sujet aux mêmes clichés (dans les descriptions ou, au niveau du scénario, principalement pour ne pas tuer les personnages principaux). On peut tout de même citer que le héros est à 95% du temps orphelin (ou va vite le devenir) et/ou seul (c'est plus simple de ne pas s'encombrer d'une famille et d'amis pour voyager, et de pouvoir tomber amoureux de la première venue), et bien sûr le mentor, sortis de nulle part, qui dit au héros qu'il est l'élu pour l'emmener dans une quête pour sauver le monde.... monomythe de Campbell power, que l'on trouve principalement en fantasy mais qui aura laissé ses traces à hollywwod, notamment en ayant été l'inspiration principale d'un certain Georges Lucas... tout est lié !

Commenter cet article

Fanarie 30/07/2017 21:55

Allez troisième essai, cette fois je vais réussir à faire ma réponse sans tout perdre avant d'envoyer :-P

Ah Galaxy Quest, un bonne parodie des séries de SF du millénaire dernier, dommage que le 2 qui devait sortir risque de passer à la trappe.

Mais pour en revenir aux clichés, j'ai l'impression qu'ils ont toujours été là ; pour sauver les héros ou stopper la bombe à la dernière seconde.
Parfois c'est utilisé de façon salutaire, parfois beaucoup moins, génaralement mon appréciation du bouquin s'en ressent.
J'aime bien les surprises mais j'aime bien aussi les happy-ends.

Lael 06/08/2017 20:44

oO je ne savais pas qu'ils voulaient faire un deuxième galaxy quest, c'est dommage j'aurai adoré !
merci pour ton commentaire :) (troisième essai ?! qu'est ce qui a planté ?)